Quartiers disparus sur les traces de Goose Village

2011/09/30 - Written by Gabriel Riel-Salvatore
Bâtiment démoli dans le quadrilatère de Radio-Canada (Archives de la Ville de Montréal. Fonds , 11 Décembre 1963)

Le Centre d’histoire de Montréal présente du 15 juin 2011 au 25 mars 2012 Quartiers disparus, une exposition documentaire retraçant la mémoire de trois quartiers ouvriers rasés dans la foulée des grands chantiers de rénovation mis en place à Montréal de 1950 à 1975 et qui nous révèlent, d’une façon inattendue, une facette méconnue de la communauté italienne de Montréal.

À cette époque, Montréal était à un moment charnière de son histoire et en pleine quête de modernisation. Les raisons officielles évoquées pour justifier les démolitions étaient le manque de salubrité des logements existants et les besoins d’espace créés par les grands projets de l’Exposition universelle de 1967 et des Jeux olympiques de 1976.

Avant de tout démolir, la ville a réalisé un travail d’inventaire considérable des habitations ciblées, fournissant à la postérité des archives photographiques sur la vie de l’époque. Dans une volonté de ressusciter ces quartiers disparus, l’équipe du Centre d’histoire de Montréal a effectué un travail de collecte de mémoire auprès des habitants du Red Light, de Goose village et du Faubourg à m’lasse, mais aussi auprès des experts de la ville et des acteurs des démolitions. Panoram Italia s’est entretenu avec Catherine Charlebois, Chargée de projets, histoire orale et mémoire du Centre d’histoire de Montréal, afin d’en savoir un peu plus sur ces milieux de vie, aujourd’hui disparus.

Panoram Italia: Parlez-nous un peu de l’objectif de cette exposition et comment vous est venue l’idée de monter un tel projet?

Catherine Charlebois: L’idée est apparue en 2000 suite à la découverte d’un lot de 6000 photos d’archives sur les quartiers ciblés par les grands chantiers de démolition des années 50-60 à Montréal. C’était une façon pour nous de revisiter ces quartiers grâce à une exposition mettant en contexte les décisions prises à l’époque.

PI: Votre exposition reflète la mémoire collective des Montréalais, mais aussi un pan d’histoire peu connu de la communauté italienne de Montréal qui était assez nombreuse dans le Goose Village et, dans une moindre mesure, dans le Centre-Sud.

CC: Goose village s’est avéré une vraie révélation, car pratiquement personne à Montréal ne connaît ce quartier, à part ceux qui y ont habité.

Le quartier était situé au pied du pont Victoria entre les rues rue Bridge à l’ouest, Forfar au Nord (aujourd’hui la rue Mill), et Riverside au sud qui longeait à l’époque directement le Fleuve. En 1963, lorsqu’on démolit, on est dans un endroit extrêmement industrialisé. C’était carrément une enclave dans le Montréal industriel historique, ou existait cette espèce de petit village d’irréductibles. Autour en rencontrait des manufactures de toutes sortes, des usines à charbon, des abattoirs, qui étaient collés sur les maisons, sans oublier les ateliers du CN qui étaient «gigantissimes», avec le bruit et les odeurs que tout cela comporte.

Environ 1500 personnes habitaient alors les lieux et les Italiens représentaient près de 50 pourcent de la population. En fait, tout ça a pris forme dans les dix à quinze années précédant la rénovation. Jusqu’à avant la 2e Grande Guerre, les habitants de Goose village étaient plutôt de descendance anglaise, écossaise et surtout irlandaise.

Les nouveaux arrivants italiens cherchaient essentiellement à s’établir dans un endroit abordable et à proximité de leur lieu de travail, ce que Goose Village offrait à l’époque, en plus d’être près du port. C’était pratiquement un débarcadère, où graduellement se sont installées, les unes après les autres, des familles qui en l’espace de dix ou quinze ans ont fini par former un mini-village italien, où se retrouvaient des cousins, des tantes ou d’anciens voisins d’Italie.

PI: Peut-on considérer Goose Village comme une «petites Italie» disparue?

CC: Ça ne serait pas entièrement faux de dire ça, parce qu’à l’époque avec 50 pourcent de la population d’origine italienne, c’est certain que ça colore le quartier. On y retrouvait des pizzerias ou des noms de commerces comme Di Orio ou Parciero par exemple. Et les gens qu’on a interviewés sont tous issus de la communauté italienne. Par contre, lorsqu’ils nous en parlaient, ils ne parlaient pas nécessairement du quartier comme d’une petite Italie. Ils étaient même très fiers de dire qu’ils côtoyaient d’autres communautés. Certains comparaient même Goose Village aux Nations Unies.

Mais, comme plusieurs photos de l’exposition le montrent bien, dans Goose Village, à peu près toutes les cours arrière avaient des jardins où poussaient des vignes, des tomates, etc., chose qu’on ne voyait pas du tout dans le Faubourg à m’lasse, ni dans le Red Light. Et beaucoup faisaient aussi leur vin dans la cave. On a même une photo avec des barils. Lorsqu’on est rentré dans le projet on n’avait aucune idée de ce qu’on allait trouver. Ça a vraiment été une surprise de découvrir cette réalité-là, avec son tissu social et tout ce qui colorait son quotidien.

PI : Comme on dit: « on n’arrête pas le progrès ».Avec le temps s’opèrent naturellement des transitions socio-démographiques. Les quartiers de l’époque ne seraient sans doute plus les mêmes aujourd’hui. Doit-on s’en vouloir d’avoir procédé à ces démolitions?

CC: Ça dépend de chaque quartier, car ils avaient tous une aventure différente, avec des fonctions totalement différentes. Donc l’utilisation du sol varie. Chacun avait une personnalité propre, alors qu’ils vivaient toujours. Si on prend l’exemple des habitations Jeanne- Mance, on a démoli un quartier résidentiel pour faire un quartier résidentiel. Donc l’humain est resté sur place, et la communauté s’est rebâtie autour d’un autre environnement. Ça c’est un projet qui est selon moi positif.

Par contre si on s’attarde au quartier du Faubourg à m’lasse, on constate qu’on a démoliune portion énorme d’un quartier pour construire une tour et un stationnement. Les historiens de l’architecture se questionnent et en viennent souvent à la conclusion que ce n’était effectivement pas nécessaire. D’un autre côté, c’était important pour Montréal d’avoir un siège social de Radio-Canada, mais peut-être pas à cet endroit-là.

Si on pense à Goose Village qu’on a démoli dans le cadre d’Expo 67, quelque chose d’assez temporaire, on sent que la volonté politique était vraiment de faire le ménage. Car c’est le site qui a été choisi pour construire l’Autostade, mais aussi là où passait le tracé de l’autoroute Bonaventure, la nouvelle entrée du centre-ville de Montréal. On voulait probablement offrir une plus belle vue aux touristes.

PI : Il y avait néanmoins un certain attachement à Goose Village. Comment les habitants ont-ils vécu la démolition? Comme un déracinement ou plutôt comme une libération?

CC: C’est variable. La tristesse était plutôt liée au fait de perdre une communauté et tous les repères sociaux liés à son voisinage, que de perdre un cadre bâti. C’était très déstabilisant, car partir signifiait changer d’école, changer d’épicerie, changer de voisin, changer de mode de vie finalement. Certaines personnes en l’espace de quelques jours perdaient à la fois leur logement et leur emploi, car les usines aussi ont été expropriées. Toutefois, ce sentiment varie en fonction de l’âge. Mais les gens étaient, tout compte fait, plus préoccupés de se trouver un nouveau travail et un nouvel appartement que de s’apitoyer sur leur sort.

PI: Existe-t-il des plaques commémoratives soulignant l’existence de ces quartiers?

CC: Non aucune.

PI : Qu’elle est la réaction du public en voyant votre exposition ?

CC: Nous avons misé beaucoup sur les témoignages pour construire cette exposition et on remarque que c’est ce que les gens apprécient le plus. Car l’idée était de faire revivre ces quartiers à travers des récits qui relatent tous les aspects, bons ou mauvais, de la vie quotidienne des gens. Et il n’y a rien de mieux pour visiter un quartier disparu que de se le faire raconter par ceux qui y ont vécu.

 

Citations:

« L'ère des grands projets a eu des bons côtés parce que ça a mobilisé et ça a soulevé autre chose. [...] Il y a eu des interventions de modernisation qui ont eu des effets néfastes, mais pas juste ça. Y'a eu autre chose aussi. Et je pense que c'est la dynamique entre les deux qui donne un peu le milieu dans lequel on se trouve aujourd'hui.»

Claire Poitras, directrice de l'Institut national de la recherche scientifique, Urbanisation, culture et société

“Everybody was a first time immigrant, basically from the other side and they had to keep together, they had to stay together. You know, most of them didn’t even know how to read and write, so they needed each other. […] So, they used to help each other. I think that’s what kept everybody together.”

Sigismondo Gagliardi, ancien résidant de Goose Village.

« Ce qu’on appelle le progrès peut nous aveugler beaucoup. À l’époque, on pouvait imaginer que le fait de raser le quartier pour construire de nouveaux logements, des tours que c’était un énorme progrès. Et on pouvait se le souhaiter pour ce motif-là, sans se poser de questions. »

Robert Petrelli, ancien résidant du Red Light

 

 

Exposition Quartiers Disparus jusqu’au 25 mars 2012

Centre d’histoire de Montréal: 335 Place d’Youville (514) 872-3207 -

www.ville.montreal.qc.ca/chm


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