Chipilo: une mini république vénitienne au cœur du Mexique

2012/06/05 - Written by Marc Pomerleau
Chipilo: une mini république vénitienne au cœur du Mexique
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Plusieurs documents historiques révèlent la présence d’Italiens au sein des troupes de Cortés dans sa conquête du territoire mexicain au début du XVIe siècle. Viendront subséquemment se joindre aux efforts d’évangélisation des Espagnols de nombreux missionnaires italiens, tentés par l’aventure américaine. Il faudra toutefois attendre la fin du 19e siècle pour qu’une réelle immigration italienne prenne place au Mexique, donnant naissance au village de Chipilo, dont l’existence même relève à ce jour du miracle.

C’est ainsi qu’à l’orée du siècle dernier, le Mexique décide de miser sur l’immigration italienne pour moderniser et «européiser» son secteur agricole en s’inspirant directement du succès des politiques d’immigration qu’entretient déjà en ce sens l’Uruguay. Le gouvernement mexicain cherche alors à promouvoir ses politiques agraires dans le nord de l’Italie et courtise activement les agriculteurs italiens en leur offrant des terres fertiles et de meilleures conditions de vie. Une colonie modèle voit même le jour pour vanter les mérites du continent américain.

L’objectif initial, qui visait à attirer plusieurs dizaines de milliers d’Italiens au Mexique, fut rapidement revu à la baisse en raison de problèmes logistiques et de l’instabilité politique du pays. C’est ainsi qu’entre 1881 et 1882, une cohorte de 3000 Italiens quitte finalement l’Italie, depuis Gênes à destination du port de Veracruz, pour tenter sa chance dans le Nouveau Monde. Principalement originaires de Vénétie, de Lombardie et du Trentin, les colons s’établissent à leur arrivée à travers sept colonies réparties dans cinq états: Veracruz, Puebla, Morelos, District fédéral et San Luis Potosí.

Le gouvernement mexicain omettra toutefois de remplir ses promesses et cherchera en prime à asservir les colons en leur réclamant une partie de leurs maigres récoltes; les fertiles pâturages qu’on leur avait promis se révélant en fait des friches stériles. La plupart de ces colonies italiennes se soldent donc rapidement par un cuisant échec. Si bien qu’après seulement quelques années, la plupart des villages sont délaissées à la faveur des grandes villes du pays. Certains colons, désillusionnés par leur expérience mexicaine, décident tout simplement de rentrer en Europe ou de mettre le cap vers le nord, à la recherche d’une vie meilleure aux États-Unis. Seule la colonie de Chipilo échappera, envers et contre tous, à l’exode.

Le miracle culturel et linguistique de Chipilo

La colonie italienne de Chipilo, dans l’État de Puebla, fut fondée en 1882 par quelques centaines de familles originaires du village de Segusino dans la province de Trévise en Vénétie. L’origine commune des Chipileños leur a permis d’entretenir des liens si étroits qu’aujourd’hui encore, même après 130 ans, ils conservent toujours, pratiquement intactes, leur langue et leur culture vénitiennes.

La position isolée du village de Chipilo, juchée sur les hauts plateaux de la Cordillère mexicaine, a favorisé le repli sur soi de cette petite bourgade d’irréductibles Italiens. Historiquement, les villageois de Chipilo ont entretenu peu de contacts avec les populations autochtones voisines, et guère plus avec la population hispanophone. C’est ainsi que, renfermés sur eux-mêmes, les habitants de la petite communauté de Chipilo ont su survivre pendant des décennies. Ils ont même résisté, durant la bataille de Monte Grappa (1917), en pleine guerre civile, aux assauts de pseudorévolutionnaires venus s’en prendre à leurs biens et à leurs récoltes, s’excluant derechef de cette cause qu’ils n’estimaient pas la leur.

Reconnu publiquement par le gouvernement mexicain de Venustiano Carranza, ce fait d’armes avait d’ailleurs à l’époque exposé pour une rare fois le village de Chipilo au reste du monde. Les journaux italiens, intrigués par cette communauté insolite, avaient d’ailleurs abondamment couvert cet événement. Certains romantiques affirment que la fierté et la vanité légendaires des Vénitiens auraient contribué à la conservation de cette culture vénitienne à Chipilo. Mais, c’est sans contredit à l’isolement et à la grande homogénéité de ses habitants qu’en revient l’explication la plus probable; leur langue leur ayant servi de rempart face aux influences extérieures.

Aujourd’hui, seules 15 000 personnes conservent la nationalité italienne au pays du sombrero. De récentes études démographiques suggèrent toutefois que plus d’un million de Mexicains auraient des origines italiennes. Encore aujourd’hui, la plupart des habitants du village de Chipilo portent fièrement les noms de famille italiens légués par leurs ancêtres vénitiens, les plus communs étant : Bortolini, Martini, Salvatori, Spezia et Zecchinelli.

Faisant fi des aléas du destin et décidés à survivre coûte que coûte, l’extraordinaire histoire des habitants de Chipilo constitue un fait marquant de l’immigration italienne au Mexique. Celle-ci n’est pas sans rappeler le phénomène des ghettos qui permettent aux minorités immigrantes de conserver leur identité pendant plusieurs générations. Le mot ghetto provient d’ailleurs du vénitien getto qui désignait le lieu où se trouvait le quartier juif de Venise. Reste à savoir si Chipilo, telle une petite république vénitienne en plein coeur du Mexique, saura conserver son identité aussi longtemps que n’a su le faire le sestiere de la Giudecca (ghetto hébreu) de la sérénissime.

Pour un aperçu de la communauté, consultez le documentaire Chipilo, Questioni di sangue (disponible en ligne). En chipileño sous-titré en italien. 

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