D’entrée de jeu, devant une salle comble au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, Gianmaria Testa nous rappelait, de sa voix langoureuse à l’accent du midi, comment était né le projet F. à Léo. Comme tous les jeunes musiciens de son époque, Roberto Cipelli connaissait déjà et aimait les chansons de Ferré, mais sa rencontre singulière avec le grand auteur-compositeur s’est vraiment faite par l’entremise du propriétaire d’une brasserie liégeoise.

Ce dernier avait fait de son établissement un véritable temple dédié à son chanteur fétiche et c’est lui qui a transmis à Cipelli sa passion pour Ferré. Dès lors séduit par l’immensité de l’auteur-compositeur, Cipelli conçoit son projet F. à Léo. Des années plus tard, en 2001, il allait s’entourer de certains des meilleurs musiciens jazz italiens de son époque pour produire un disque-hommage à cette figure marquante de la chanson française et européenne.                  

La fascination pour Ferré au sein du Belpaese est enracinée de longue date. En effet, celui qui chantait C’est extra, a longtemps entretenu un rapport privilégié avec l’Italie où il a d’ailleurs vécu les dernières années de sa vie. Ses paroles et sa musique, à l’instar de celles de Brassens et de Brel, ont grandement inspiré les chanteurs italiens, en particulier ceux de la région de Gênes. Il est vrai qu’en écoutant Vivere ancora de Gino Paoli ou Lontano, Lontano de Luigi Tenco, la plupart des Italiens s’y reconnaissent parfaitement sans vraiment en saisir le lien avec la grande chanson française.

Par contre, des succès tels Avec le temps, repris en italien dès 1972 par Gino Paoli, puis par Dalida, Riccardo Cocciante et plus récemment par Franco Battiato, démontrent sans ambiguïté l’amour toujours porté à Léo Ferré. Et au cours de cette soirée du festival, on a pu savourer, sous leur tournure jazzée ou leur version italienne, les chansons de Ferré interprétées par Gianmaria Testa dont la voix rauque et chaleureuse s’accordait parfaitement à la bravoure des instrumentistes du quintette, en solo ou en bande.                             

Soulignons cependant qu’au cours de ce spectacle F. à Ferré, Cipelli et son quintette ont fait bien plus qu’interpréter Ferré. Ils nous ont livré un véritable ode à l’univers du chanteur, à ses valeurs, à son engagement. Soulignant l’amour de Ferré pour la poésie et la liberté, Testa nous a récité l’Art Poétique de Verlaine et Il Blues dei Blues de Cesare Pavese. Un free poétique parfaitement contrôlé par ces musiciens hors pair a plongé l’auditoire dans une profonde introspection.

Voilà l’essence même de l’hommage rendu au plus grand que grand : celui de la continuité dans la révérence de la création et de la spontanéité. Des touches d’humour aussi, à l’image de la chanson Monsieur William, ont ponctué cette soirée mémorable en compagnie de ces musiciens accomplis. Un véritable hommage, donc, que ce projet F. à Léo, mariant remarquablement le bleu et l’azzurro, le français et l’italien, l’inspiration et la création. Le projet F. à Léo de Roberto Cipelli et son disque du même nom (2008) raviront autant les amateurs de jazz que les amoureux des grandes années de la chanson française, français et italiens confondus. Ce concert restera gravé comme un grand moment du Festival International de Jazz de Montréal.

written by Gabriel Riel-Salvatore