The Power of Love Letters

Le pouvoir des lettres d’amour

Sonia Cancian (traduction Gabriel Riel-Salvatore)

« J’ai passé la journée entière à penser à toi! Combien de temps vais-je devoir patienter encore avant de pouvoir t’étreindre à nouveau? » « Quand tu écris, imagine que la première chose que fait ton mari à son retour du travail c’est de vérifier s’il a reçu du courrier, et à la seule vue de ton écriture s’estompe toute sa fatigue. » « J’ai relu tes deux dernières lettres. Elles contiennent tant d’amour, tant d’affection, tant de réconfort dans tes paroles, tu ne peux pas t’imaginer. Elles m’apportent tout ce dont j’ai besoin pour pouvoir continuer à aimer et espérer encore. »

Alors que ces mots défilent devant moi sur le fin papier communément utilisé pour la poste aérienne des années 1940 et 1950, je m’interroge sur le pouvoir de l’amour, sur l’intensité de l’affection et des paroles, et finalement, sur l’extraordinaire télépathie que ces eaux-fortes enflammées évoquent pour les auteurs de ces lettres.

« Tu ne trouveras rien d’intéressant dans ces lettres », me prévenait un participant potentiel avant que j’étudie sa collection de lettres. « Mais si tu souhaites les voir, je peux te les prêter; il y en a une vingtaine. » C’était l’anniversaire de mon frère et alors que la musique résonnait et qu’amis et parents s’amusaient, Renzo s’est livré à moi à voix basse à propos des lettres restées cachées dans le sous-sol de la maison. Quelques années avant que sa femme Ester et lui ne se soient rencontrés et se soient mariés, elle avait entretenue une relation à distance avec un jeune homme nommé Giordano. C’était en mars 1957, alors qu’Ester fut forcée de quitter sa vie dans la Ville éternelle pour rejoindre ses frères aînés à Montréal. Giordano, de son côté, dû rester sur place à Rome, habité par l’espoir brûlant de voir sa dulcinée lui revenir un jour.

Comme j’absorbais l’urgente émotion avec laquelle ces lettres avaient été écrites, mes pensées s’attardèrent aux inombrables hommes et femmes qui furent séparés de leur douce moitiée – fiancé, amant, époux – en Italie et au Canada lors des années d’après-guerre. Comment était-ce de se sentir autant aimé, pourtant si éloigné? La distance contribua-t-elle a renforcer leur amour? Les couples séparés purent-ils finalement se réunir? Comme chercheure, j’étaits aussi préoccupée par la difficulté de déterrer d’extraordinnaires histoires d’amour couchées sur papier. Comment ces lettres ont-elles survécu si longtemps? Dans quelles conditions? Et que peuvent-elles nous révéler à propos des liens qu’entretiennent amour courtois et immigration? Le style en soi soulève toute une panoplie de questions associées aux thèmes de l’alphabétisation, de la culture de l’imprimé, de genre, et des formes acceptables employées pour décrire ses sentiments, sans oublier l’importance de fare bella figura (faire une bonne impression) lorsque la lettre constitue le seul gage de son amour.

Les lettres ont historiquement fait l’objet d’une profonde fascination depuis l’antiquité. Les lettres publiques et privées associées à la famille, aux affaires, à la sphère spirituelle, ou aux questions intimes et personelles, ont joué un rôle fondamental pour la transmission d’information. Toutefois, la quintessence des correspondances écrites a toujours été, et demeure, la lettre d’amour.

En effet, alors qu’on pourrait croire en cette ère digitale que cette longue tradition ait été éclipsée, il serait opportun de se demander si l’effet d’une lettre d’amour demeure le même si celle-ci est envoyée par courriel, message texte ou par l’entremise de médias sociaux. En d’autres mots, les nouvelles technologies de communication influencent-elles la façon dont on exprime et ressent nos sentiments amoureux?

Qu’en est-il des lettres d’immigrants? Dans mon enfance, mon père regardait souvent ses lettres de familles conservées dans la valise de carton avec laquelle il avait traversé l’Atlantique pour la première fois à bord du S.S. Argentina en décembre 1951. Comme bon nombre d’immigrants, il a précieusement archivé la trentaine de lettres que ses parents lui avaient envoyé lors de sa première année au Canada.

Alors que ces lettres soulevaient déjà chez moi un grand intérêt, c’est lors d’une visite chez ma grand-mère Maria à Spilimbergo (Pordenone) en 1986 que ma curiosité pour les lettres, et en particulier pour les lettres d’amour, se manifesta plus concrétement. Dans la cuisine, sous le regard attentif de ma grand-mère, je fus le témoin privilégié de l’amour naissant de mes grands-parents alors à peine marriés. Mon grand-père Giovanni avait immigré à Amiens, en France, pour travailler dans une briqueterie peu après leur marriage en 1929. Ils s’échangeaient des lettres pour maintenir contact. Avec des mots élégament chorégraphiés, des pensées remplies d’allégories, et des déclarations d’affection soigneusement méditées, les lettres reposaient précieusement les unes sur les autres dans une boîte à chaussures blanche – aujourd’hui à l’abri des regards.

Aucune photographie n’immortalisa ce moment mémorable partagé entre ma grand-mère et moi. Néanmoins, les derniers mots de mon grand-père au pied de ses lettres « tuo per sempre » (à toi pour toujours) demeurent fermement imprimés dans mon fort intérieur.

« Ces lettres d’amour qui me touchent droit au coeur, nous maintiennent si proches malgré l’éloignement, je ne suis pas seule dans la nuit, lorsque j’ai avec moi tout l’amour de tes mots. Je mémorise chaque ligne, j’embrasse le nom avec lequel tu les signes. Et, mon cher, je relis à nouveau du début, ces lettres d’amour qui me touchent droit au coeur. » Comme l’évoquent ces paroles de la chanson “Love Letters”, titre de 1945 récemment revisitée par Diana Krall, les lettres d’amour dépassent de loin la simple idée d’une romance nostalgique.

En effet, les lettres d’amour incarnent bien plus que ça: le temps, l’attention, l’effort investi pour transmettre ses pensées intimes et son affection dans un langage auquel nous ne sommes pas accoutumés lors de simples tête-à-têtes, l’impact émotif associé au fait de toucher une feuille de papier incarnant l’être cher et la calligraphie, livrant fougueusement ses préoccupations les plus pressantes. Tous ces éléments contribuent à faire en sorte que ces lettres résonnent beaucoup plus fort que les seuls mots qu’elles contiennent. Elles représentent ainsi une part vitale de notre essence même en tant qu’humain.