Tre compagni di Montreal, un film aux accents gauchisants

Giovanni Princigalli, photo par Daniele Tomelleri

par GABRIEL RIEL-SALVATORE

Entrevue avec le réalisateur italo-canadien Giovanni Princigalli

Présenté en primeur le 21 juin dernier à la Cinémathèque québécoise, Tre Compagni di Montreal, de Giovanni Princigalli et Bruno Ramirez, a clôturé le Festival du film italien contemporain (ICFF) 2019 de Montréal. Dans un récit touchant et familier, trois octogénaires, le chef Giovanni Adamo, le syndicaliste Francesco Di Feo et le boucher Salvatore Martire, nous livrent leurs souvenirs liés à leur passé de militants au sein des partis communistes ou socialistes et aux luttes syndicales auxquelles ils ont participé. Au moyen d’images, de documents personnels et d’archives publiques, ces trois « camarades » nous racontent leur expérience migratoire, ainsi que l’histoire des dures conditions des travailleurs italiens et de leurs familles.

Beaucoup d’immigrants italiens de l’après-guerre viennent d’un milieu modeste. Bon nombre d’entre eux ont trouvé du travail dans le secteur manufacturier. La lutte ouvrière allait-elle de soi pour ces gens souvent dépourvus d’instruction ?

Dans le cas d’Adamo et de Martire, tous les deux calabrais, la lutte des classes, ou la politique militante en générale, provient d’un contexte familial déjà présent en Italie. Le père d’Adamo a été le premier maire socialiste de son village. Le père de Martire a pour sa part été maire adjoint communiste pendant plusieurs années. Ce n’étaient pas des familles riches, d’intellectuels ou de nobles. À l’époque, surtout pour ce genre de partis, la politique était faite en grande partie par des gens de milieux modestes. Non pas de la classe ouvrière (inexistante dans les campagnes du sud), mais plutôt paysanne, voire de petits commerçants, cherchant à panser les plaies de la guerre et à lutter contre le fascisme.

photo par Daniele Tomelleri

Martire participa à l’occupation d’une terre dès l’âge de 17 ans, et en 1946, encore plus jeune, il distribuait des tracts promouvant la République. Le cas de Di Feo, lui, répond bien à la question. Il était fils de paysans très pauvres de la province d’Avellino. Il devient ouvrier et travailleur précaire à travers ses expériences migratoires. Il s’est initié à la lutte des classes et aux luttes ouvrières d’abord en Suisse, puis en Allemagne, où les Italiens furent victimes de racisme, dans les mines belges, et enfin à Montréal. C’étaient des secteurs où les ouvriers, surtout italiens, mouraient carrément ou tombaient facilement malades. C’est à Montréal qu’il s’impliqua avec la CSN avec l’objectif d’aider les ouvriers italiens, qui étaient engagés dans le secteur de la construction sans aucun droit ni norme de sécurité.

Le militantisme de gauche est quelque chose dont on entend peu parler en général dans la communauté italienne, davantage axée sur l’entrepreneuriat et fidèle depuis belle lurette au Parti libéral. Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de faire ce film ?

L’idée provient de Bruno Ramirez, qui voyait dans ce film une continuité ainsi qu’une nouvelle étape dans le cadre de ses recherches sur l’immigration italienne au Canada. Il faut dire que de nombreux Italiens d’ici votent de facto pour le Parti libéral parce qu’il est garant du fédéralisme et du multiculturalisme, et pas nécessairement pour ses politiques modérées, voire de centre droit. Notre film nuance le mythe qui veut que l’immigration italienne en Amérique du Nord soit composée uniquement de mafieux et de fascistes. En effet, depuis plusieurs années, on remarque que la majorité des Italiens à l’étranger votent plutôt pour le centre gauche, qui, comme par hasard, lors des dernières élections, a seulement gagné hors de l’Italie. L’histoire des exilés politiques de gauche et des luttes sociales des Italiens en Amérique a été peu explorée. À part les quelques films sur le cas Sacco et Vanzetti, il n’existe à ma connaissance aucun film sur le sujet. Voilà un des grands mérites de notre travail.

Giovanni Princigalli, photo par Daniele Tomelleri

Quelle a été la réception du public lors de la première ?

Très bonne ! Il y avait beaucoup de vieux Italiens qu’on voit rarement au cinéma, mais aussi beaucoup de jeunes cinéphiles francophones. Unir ces deux mondes est important. Les enfants des protagonistes tenaient à saluer leurs parents devant le public et à les remercier. L’un d’entre eux s’est même mis à pleurer.

Où pourra-t-on voir le film prochainement ?

Le film devrait être disponible d’ici la fin de l’année sur le site Web du Centre d’histoire de Montréal.