Entretien avec Francis Catalano

On achève parfois ses romans en Italie

2013/03/28 - Written by Antonio D'Alfonso
Francis Catalano
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C’est en 1983 que Francis Catalano publie ses premiers textes “Scènes”, chez Guernica, dans l'anthologie Quêtes : Textes d'auteurs italo-québécois, sous la direction de Fulvio Caccia et d’Antonio D’Alfonso.

Trente ans plus tard, en 2013, il publie son roman, On achève parfois ses romans en Italie, sous la bannière des Éditions de l'Hexagone. Antonio D’Alfonso s’est entretenu sur le cheminement parcouru par cet écrivain italo-canadien pour qui la quête d’identité s’exprime avant tout à travers les mots.

Panoram Italia : Vous voyez une différence de style, de philosophie, d'idéologie, entre vos premières aventures littéraires et cette récente expérience romanesque avec On achève parfois ses romans en Italie?

Francis Catalano: J'ai commencé à écrire mes premiers poèmes vers l'âge de 15 ans et à publier dans des revues disons sérieuses, ou spécialisées, à l'âge de 19. Pour moi, Quêtes marque une étape déterminante dans ma jeune pratique d'écriture. Avec ce texte appelé « Scènes » (dans mon esprit, ce titre suggérait également la Seine, et donc aussi mon appartenance à un groupe linguistique), je découvrais mon italianité.

Je suis en quelque sorte devenu italien, sur le plan symbolique, le jour de cette publication en 1983. Je découvrais le mouvement futuriste, l'art d'écrire des manifestes, de faire des lectures en public, de provoquer. Je découvrais mes racines, c'était l'objet de mon texte. Je suis devenu italien grâce à la littérature.

Le roman que je viens de publier met « en scène » cet étudiant que j'étais il y a 30 ans et qui allait poursuivre des études à Rome, vivre des aventures en Italie, le temps d'une bourse. Ce récit gravite autour d’une quête identitaire, c’est certain. Mais le style n’a pas changé. À mon avis, un style ne change pas : c’est le stylet, le stylo, ce qui entre en profondeur. Et ce qu’il y a en profondeur ne change pas.

Dans mon roman, je provoque aussi, je découvre mes racines, je me mets à nu. C’est un récit très personnel. Il y a plusieurs couches d’écriture dans ce texte-là. Certaines datent de 1986, d’autres de 2008. C’est un texte à l’image d’un pays comme l’Italie, traversé par différentes couches de temps, d’histoire. La vie est comme un roman. Chaque personne a une histoire, son histoire.

Panoram Italia : La question d’identité chez vous, il me semble, n’est jamais simple. Quoiqu’elle soit basée sur une position linguistique, donc plus ou moins forte, l’identité qui vous interpelle est plus fragmentaire que linéaire. N’y a-t-il pas un paradoxe ici?

FC: Oui, les paradoxes me connaissent bien. Regardez ce qui se passe en Italie. Le pape démissionne et Berlusconi cherche à s'accrocher au pouvoir. Ça devrait être le contraire, non? (Rires).

Plus sérieusement, je pense que mon italianité est plus schizoïde (la racine de schizo étant "scission") que paradoxale, justement à cause de la langue. Je me trouve toujours étranger par rapport à une langue, quelle qu'elle soit. Que ce soit le français, ma langue maternelle ou l'italien, la langue de mon père que j'ai appris sur le tard.

Je crois que l’écrivain doit être étranger à sa propre langue. D'ailleurs, avant de naître et même à la naissance, la langue nous est extérieure. Par la suite, nous l'intériorisons. Elle nous forme, elle nous façonne. Mais au départ, toute langue nous est imposée. En fait, c’est le territoire qui nous impose sa langue. La langue "nous" parle du milieu dans lequel elle se développe. La langue, c’est viral.

Un écrivain est quelqu’un qui parvient, lorsqu’il écrit, à recréer cet état d'émerveillement initial face au langage, devant tel mot qui lui semble inusité, ou telle tournure de phrase qui dite comme ça peut paraître belle et étrange. Écrire est un geste solitaire.

Écrire veut dire s’isoler d’un monde pour entrer dans un autre. Proust a déjà avoué dans son Contre Sainte-Beuve : « Les beaux livres sont écrits en une sorte de langue étrangère ». C’est pourquoi Rimbaud est illisible en traduction. Car son oeuvre semble avoir été écrite non pas en français mais dans cette « sorte de langue étrangère ».

Panoram Italia : Pourquoi ce soudain saut vers le roman? Parlez-nous de la différence stylistique entre l’écriture d’un poème et d’un texte narratif?

FC: L'Italie m'a redonné goût à l'écriture. J'écrivais partout. Au restaurant, au bar, dans l'autobus, pendant mes cours à l'université, en train. J'ai vécu une sorte de renaissance personnelle, intérieure.

Quand j'ai décidé de faire un livre avec tous ces bouts de textes écrits comme dans une extériorité, il a fallu assembler, mettre de l'ordre. Le temps est devenu l'élément ordonnateur de mon roman. Il représente l'aspect linéaire (chronologique).

L’écriture de poésie a beaucoup à voir avec l’espace : l’espace de la page, la forme, et l’instantanéité. Le poème est fulgurant comme un éclair. Dans un récit, une narration, c’est le temps qui compte, qui est mis en jeu. Je considère mon livre On achève parfois ses romans en Italie comme un récit poétique, par la forme et le contenu. Il est subdivisé en cinq parties composées de cent fragments.

Dans chacun de ces cents fragments (c'est le nombre de chants qu’il y a dans La Divine Comédie) on retrouve la densité et l’autonomie formelle du poème. Chacun des fragments qu'il renvoie à Sienne, San Gimignano, Venise, Trieste ou Milan, peut être lu indépendamment du récit, comme un poème dans un livre de poésie.

C’est pour cette raison que je parle de roman poétique. J’ai porté une attention particulière au choix des mots, des rythmes. Et je cherche à exposer des sensations, des instants privilégiés, et non des faits, ou des intrigues.

Panoram Italia : Pour terminer, j’aimerais que vous me parliez de ce recueil de textes traduit par Christine Tipper qui sortira bientôt. Comment vous sentez-vous “en anglais”, puisque la langue ne semble pas importante pour votre identité? Est-ce que vous vous reconnaissez même dans une autre langue?

Le livre s’intitule Where spaces glow. Il s’agit d’un Selected poems. Quand j’ai lu pour la première fois mes poèmes en anglais je me suis senti doublement étranger. En fait, je me suis senti étranger dans mon propre pays (Rires). J’aime cette impression de dépaysement qu’on retrouve à la lecture des traductions de ses textes. Christine Tipper, que j’ai eu la chance de rencontrer à Barcelone et avec qui j’ai revu le travail, a traduit mes textes avec sensibilité et intelligence.

L'anglais est une langue qui possède une grande force d'expression, de suggestion. Sous son apparente aridité coulent des fleuves insoupçonnés. Je suis impressionné de voir combien cette langue arrive, avec une économie de mots, à dire les même choses, à recréer les même chocs, mais avec cette force d’expression-là. J'aime cette qualité de la langue quand je lis les Sonnets de Shakespeare, par exemple, ou les poèmes de Sylvia Plath.  

Toute traduction pose la question de l'identité. Comme l'écrivain, le traducteur est aux prises avec une langue étrangère - celle qu'il traduit. Une langue qui doit devenir la sienne, sur laquelle il doit apposer son nom. Quelqu’un a déjà écrit: "Le traducteur est le poète des poètes". Je crois que c’est Novalis. En anglais, je me sens à la fois en terre lointaine et chez moi, parce que les traductions de ce livre chez Guernica se rapprochent du langage poétique que j’ai imaginé au moment où j’ai écrit ces poèmes. 

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